La vie du rat-taupe
Tous les gnomes de la planète comptent leurs sous. Le plus grand magicien de tous les temps va passer pour sa quête annuelle. J'ai nommé Harry Potter, le type qui transforme le papier en or massif. Sophie-Cadette-Ingratte, se prépare activement à célébrer. Elle sera la première à acheter le bouquin. La première à le lire. La première à dire qu'il est encore mieux que celui de l'année dernière. Dommage qu'elle entre juste en sixième, elle n'a pas assez de vocabulaire pour se le taper en anglais. Pas grave, Sophie, ce sera pour la rentrée prochaine. Et il sera encore mieux que celui de cette année. Moi, franchement, il faudrait me payer pour que j'aille faire la queue juste pour acheter un bouquin. Surtout un bouquin que tout le monde a lu. Je me demande ce que Sophie préfère: faire la queue ou lire le livre. Je crois que c'est faire la queue. Si elle aimait lire, on verrait autre chose que Titeuf sur son étagère. Le temps que les gens perdent à lire des livres, ça me tue. C'est le genre de réflexion que je me fais en cours de maths. Il faut que je m'occupe la tête si je ne veux pas devenir dingue. Bref, la question s'est posée à moi entre deux équations, la seule, la vraie; l'unique: pourquoi me pourrir la vie à lire alors que je peux écrire?
Justement, j'avais un cahier en train de moisir. Un vieux cadeau de l'anniversaire de mes douze ans. L'authentique présent effroyable: une large couverture en carton, un million de pages blanches, et MON JOURNAL INTIME marqué dessus, histoire de rendre le chose publique dans le monde entier. Tellement intime que la couverture est fermée par un cadenas ridicule avec un clé dorée, le genre de truc qui donne une envie mortelle de lire en cachette.
"Tu vas écrire ton journal et ce sera le début d'une nouvelle vie", voilà ce que je me disais quand à la fin de l'heure a sonné. J'ai arrêté de penser. Direct. J'ai ramassé mes affaires et j'ai foncé vers la sortie. La vérité, c'est que je suis faite pour l'action.
"Tu vas écrire ton journal et ce sera le début d'une nouvelle vie", voilà ce que je me disais quand à la fin de l'heure a sonné. J'ai arrêté de penser. Direct. J'ai ramassé mes affaires et j'ai foncé vers la sortie. La vérité, c'est que je suis faite pour l'action.
C'est clair: tout le monde écrit son journal, spécialement les filles, spécialement les filles moyennes. Je le sais. Moi aussi, je passe par le rayon livres en entrant au supermarché. Le plus dingue, c'est que les bouquins sont publiés. Les filles en question ont des prénoms américains impossibles, type feuilleton pour gnomes sur M 6 - en version française apparemment on en vendrait moins. Le français est juste la vieille langue déprimante, je regrette mais c'est la conclusion universelle. Passez du rayon livres au rayon films, et là, tapez-vous la tête contre les murs: il y a des types pour en faire des films! Dans mon intérêt personnel, je ne vois pas pouquoi je lirais les journaux des autres. Moi aussi, j'ai une vie.
Je me demande quel genre de film on peut faire avec une vie où il ne se passe rien. Genre la mienne. Une sorte de documentaire animalier, j'immagine. La vie du rat-taupe sur les plateaux d'Abyssinie. En moins palpitant.
Le problème du journal, c'est d'avoir quelque chose à raconter. Il faudrait avertir les débutants: difficile de faire un journal intéressant avec une vie nulle. Je suis l'auteur débutant d'un journal nul. Pourtant, bizarrement, écrire fait du bien. Il ne faut pas que j'en abuse. On sait comment ça se passe. D'abord on essaie, ensuite on s'habitue, et après c'est la galère pour décrocher. Non merci. J'arrête. Inutile de me supplier. C'est tout pour aujourd'hui.